Témoignage d’une infirmière du Médipole : « C’est une chance de pouvoir bénéficier de soins en réa »

La Nouvelle Calédonie n’est plus covid-free depuis début septembre. Plus de 280 personnes sont décédées du Coronavirus. Alors qu’Omicron menace, une infirmière témoigne de la situation du Médipole lorsque la crise était au plus fort en septembre-octobre.

Lisa a 23 ans. Elle arrivée en Nouvelle Calédonie en 2019, 1 an après l’obtention de son diplôme d’infirmière en métropole. Elle d’abord travaillé pendant 9 mois en réanimation polyvalente au Médipole avant de partir en soin intensif de cardiologie. Elle nous raconte son quotidien de personnel soignant en temps de covid au sein du plus grand hôpital de Nouvelle Calédonie. Lisa nous explique comment il a fallu s’organiser du jour au lendemain avec l’arrivée du virus. Comment au plus fort de la crise, les patients étaient triés pour savoir s’ils seront intubés ou bien envoyer directement dans son service de soin palliatifs.

Comment as-tu vécu l’arrivée du covid à l’hôpital en septembre ?

L’arrivée du covid 19 à l’hôpital, je m’y attendais. On s’y prépare depuis le début de la pandémie en 2020. On savait exactement ce qui allait se passer si ça arrivait un jour sur le Territoire.

Comment ça s’organise ?

C’est un petit peu compliqué parce qu’on s’est vraiment pris le covid d’un seul coup. Ce n’est pas arrivée petit à petit. Les services ont dû faire beaucoup, beaucoup de changement.

A la base la réanimation, elle se compose de quatre services. Deux ouverts en permanence pour la réanimation polyvalente. Un service de soin continue (on y retrouve des patients qui ne sont pas intubés). Et puis il y avait la réanimation n°2 qui ouvrait pour certaines missions (chirurgie cardiaque ou greffe rénale…). Ces missions se sont arrêtées avec l’arrivée du covid car il n’y avait plus de médecin pour les assurer.

Maintenant avec le covid, cette réanimation a ouvert et les 3 autres ont été transformées en réanimation covid parce qu’il y avait trop de monde. Tellement de monde que, par exemple mon service, le service de soins intensifs de cardiologie et neurovasculaire a disparu. C’est également devenu une réanimation qui accueille les cas covid. Le bloc opératoire a fermé pour que la salle de réveil devienne une réanimation non-covid. Donc on est à six réanimation dont une non-covid. On n’a plus de salle de réveil et les soins intensifs de cardiologie et neurovasculaire n’existe plus. C’est la cardiologie conventionnelle qui s’est transformée en ce que j’appelle un petit USIC (Urgences et Soins Intensifs de Cardiologie) parce qu’il ne peut plus accueillir les mêmes patients qu’on avait avant en soins intensifs cardiologie.

Je sais que le service de la médecine interne est le premier à accueillir les patients covid qui nécessitent de l’oxygène sans avoir besoin de respirateur (intubation comme c’est le cas en réa). Beaucoup de service accueille des patients covid. Toutes les équipes ont dû s’adapter à la crise. Pour résumer, tous les services sont touchés. On fait de notre mieux. On a tous dû s’adapter à des prises en charge que l’on ne connaissait pas. On a quand même la chance d’avoir le recul par rapport à la métropole pour qui c’était une maladie complètement nouvelle. Nous on a le recul de savoir : qu’est-ce qu’on doit faire ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? Comment guérir ? Comment s’équiper ? Comment se protéger ? Comment protéger la population ? On a les vaccins. On ne part pas de zéro comme à l’époque et je pense que ça c’est une chance.

Il y a énormément de professionnels qui se sont nommés bénévoles pour nous aider et nous accompagner dans ce que l’on vit.

Dans quel état d’esprit est le personnel soignant ?

On se donne à fond. On a la chance d’être soutenu pas mal par l’extérieur. Il y a plein de prestataire qui nous offre à manger. Yves Rocher nous a offert des crèmes. On sent se soutien. C’est de la reconnaissance. Peu importe, le geste c’est la reconnaissance. On sait que ça veut dire MERCI et ça nous booste. Il y a énormément de professionnels qui se sont nommés bénévoles pour nous aider et nous accompagner dans ce que l’on vit. On peut rencontrer de façon gratuite, sur rendez-vous des psychologues, des naturopathes, des sophrologues, des réflexologues. On a des massages si on en a besoin. On peut rencontrer une ostéopathe. Tout ça se sont des professionnels qui de façon bénévole proposent leurs soins au personnel soignant de tout l’hôpital pour les soulagés des tensions que procurent le travail dans ces conditions-là.

Est-ce que le matériel et les effectifs sont suffisants ?

Le début a été très compliqué, mais l’arrivée de la réserve sanitaire nous a soulagé. Le temps que tout se mette en place. Pour mon service, à la base on avait un seul équipement pour la ventilation des poumons. On est passé à 10, plus huit autres. On a eu des formations pour apprendre à utiliser le matériel.

Niveau personnel on a l’ARS (Agence Régionale de Santé) qui nous a envoyé des soignants. La réserve sanitaire est arrivée. Ils ont des missions de trois semaines et après c’est une nouvelle équipe qui arrive. Je dois dire un grand merci à la réserve de l’ARS et de la réserve sanitaire parce qu’ils font un boulot de dingue. Ils arrivent, ils ne connaissent pas le milieu et pourtant ils s’adaptent super-vite. Ils sont vraiment disponibles. Je sais qu’ils viennent pour ça, mais nous on le ressent vraiment dans notre travail. En plus, eux, ils ont le recul de 2 ans de covid donc souvent c’est eux qui nous apportent des conseils sur les prises en charge. Et c’est aussi un bon soutien sur le plan moral.

On a doublé l’effectif infirmier, mais pas l’effectif aide-soignant. L’apport de la réserve sanitaire est un gros, gros soulagement.

Moi je travaille exclusivement de nuit. Avant la crise, on était 2 infirmières et 2 aides-soignantes et on avait 7 patients à charge. Maintenant, comme on est un service de réanimation. On en a maximum 4, ce qui est trop pour une vraie réanimation. Mais comme ils ne sont pas entubés, les prises en charge sont différentes. Elles sont beaucoup plus lourdes et on se retrouve avec 4 infirmiers pour 2 aides-soignants. On a doublé l’effectif infirmier, mais pas l’effectif aide-soignant.

L’apport de la réserve sanitaire est un gros, gros soulagement. En plus ils sont arrivés avec du matériel supplémentaire. On a des respirateurs en plus si jamais il faut vraiment ouvrir d’autres lits de réanimation.

C’est quoi une journée type ?

Moi j’arrive dans mon service à 17h30 pour prendre ma relève à 17h45. On a entre 3 et 4 patients selon le secteur qu’on occupe. Nous on est un service de 14 lits. Les repas sont servis vers 20h à ceux qui peuvent manger, parce la plupart des patients sont dans un état respiratoire très, très précaire donc faire un effort tel que manger ce n’est pas possible. C’est vraiment au cas par cas.

A 99%, ce sont des personnes non-vaccinées

A 99%, ce sont des personnes non-vaccinées. En termes d’âge, ça varie beaucoup. La plus jeune que j’ai eu à charge c’était une jeune femme de 21 ans, et le plsu âgé ne devait pas dépasser les 70 ans. Des patients qui nécessitent soit de la ventilation non-invasive (VNI), ce sont des masques qui sont sur le visage qui pousse de l’oxygène à pression positive. Ça aide beaucoup pour la respiration. Soit c’est de l’Optiflow (L’oxygénothérapie nasale à haut débit est un dispositif connu en réanimation pour traiter les insuffisances respiratoires hypoxémiques modérées à sévères sans recourir à l’intubation). C’est du cas par cas en fonction de l’atteinte pulmonaire et de la tolérance parce que ce n’est pas facile de garder un masque.

Dans mon service on a des tours, toutes les 3h. A 20h, 23h, 2h, 5h…

La fréquence cardiaque, la fréquence respiratoire, la saturation en oxygène, la tension… sont mesurer 24h/24, 7 jours sur 7. Si un patient manque d’oxygène on le voit tout de suite.

Le patient est installé sur le côté ou sur le ventre pour la nuit. Avec toutes les machines, ils ne peuvent pas se débrouiller seuls. Nous on doit les positionner pour qu’ils soient à l’aise et pour favoriser le plus possible la respiration.

Et on a beaucoup de prises en charge palliatives donc des patients pour qui l’intubation ne sera pas réalisée parce qu’ils ne rentrent pas dans les critères d’admission de réanimation. C’est au cas par cas. Ces prises en charge palliative on en a toutes les semaines. C’est ce qui nous prend le plus de temps. Ces patients ne sont pas intubés et malheureusement la fin est inévitable. On les accompagne avec des médicaments de sédation et de la morphine. Heureusement ces personnes-là, contrairement à la métropole au début de la crise, peuvent être accompagnées par leur famille dans les dernières heures voire derniers jours de leur vie. Les jours arrivent très rapidement. Il y a des patients qui arrivent dans des états très, très précaire qui font qu’en quelques heures ou quelques jours maximum ils partent. L’accompagnement des familles est très important, mais c’est difficile pour eux parce que la semaine d’avant ils allaient bien, ils marchaient et puis la semaine d’après ils sont dans un lit, ils ne peuvent plus respirer, c’est la fin. L’accompagnement psychologique des familles, c’est très difficile.

On est obligé de faire du tri. C’est une vérité. Le tri on ne le vit pas bien. Ça brise le cœur.

Donc beaucoup d’admission, beaucoup de décès. On a des patients parfois assez précaires sur le plan respiratoire que l’on fait sortir dans des services conventionnels pour pouvoir récupérer quelqu’un de plus grave. C’est vraiment une chance d’avoir une place. Les gens ne se rendent pas compte que les places sont comptées et que c’est une chance de pouvoir bénéficier des soins parce que tout le monde n’y a pas accès. Quand on n’a plus de place, on n’a plus de place ! C’est ce qu’il y a de plus dur à vivre en tant qu’infirmière. Moi je n’ai pas l’habitude des prises en charge palliatives et l’accompagnement des familles c’est vraiment difficile. Ça amène une sorte de frustration. Moi je sais que je l’ai assez mal vécu parce que je suis frustrée que ça se passe aussi rapidement, que les gens n’ont pas accès à l’intubation parce qu’il n’y a pas suffisamment de respirateur. Ce n’est pas seulement une question de respirateur, c’est surtout une question de place en règle générale. Il n’y a pas assez de soignant, pas assez de place, pas assez de respi… Il faudrait un 2ème hôpital comme le Médipole parce qu’il y aurait autant de patients qui seraient accueillis. On est obligé de faire du tri. C’est une vérité. Le tri on ne le vit pas bien. Ça brise le cœur. Franchement il y a des situations parfois, tu te dis « mais waouw » il y a à peine ce petit détail et non du coup pas d’intubation. Je ne dis pas que les personnes seraient guéries avec une intubation, mais le fait de ne pas pouvoir tout mettre en place pour sauver quelqu’un c’est ça qui est frustrant. Il y a des possibilités et les personnes n’y ont pas accès. On est là pour sauver des vies et on nous dit « non là c’est palliatif, tu l’accompagnes vers la fin… ». C’est vraiment ça le plus difficile à vivre pour tout le monde. C’est quelque chose qu’on avait pas du tout l’habitude de travailler. Tous métiers confondus. Infirmiers, aides-soignants, mais aussi brancardiers. Ils transportent des corps à la morgue toutes les heures. C’est vraiment très, très compliqué.

As-tu un message à faire passer aux Calédoniens ?

Allez vous faire vacciner ! Le vaccin empêche les formes graves. Evidemment ça n’empêche pas d’avoir le covid, ni la transmission, mais ça va éviter de se retrouver dans mon service à 20 ans ou à 30 ans et de se voir refuser l’accès à l’intubation parce qu’on est en surpoids ou parce qu’on a une insuffisance quelconque. Parfois ça ne se joue à rien la place en réa, donc allez vous faire vacciner pour éviter les formes graves, mais aussi limiter la transmission du virus. Que l’on puisse sortir la tête de l’eau parce que ce type de virus ça peut décimer une population entière. Il y avait eu dans ce sens là un super discours de Vaïmua Muliava (membre du gouvernement). Il était venu en réanimation et ça l’avait choqué de voir ce qu’il s’y passait réellement.

Le covid fait souffrir. Imaginez vous ne plus pouvoir respirer. Ce n’est pas la mort la plus horrible que l’on puisse imaginer ? Vaccinez vous !

Le covid fait souffrir. Imaginez vous ne plus pouvoir respirer. Ce n’est pas la mort la plus horrible que l’on puisse imaginer ? Ne plus pouvoir respirer ! Les gens ne se rendent pas compte. Quand je parle de décimer une population entière c’est que ce sont nos vieux qui s’en vont et avec eux toutes les valeurs culturelles. Ce que disait très bien Muliava dans son discours. Qui va transmettre la langue ? Qui va transmettre les coutumes ? Si tous les vieux décèdent à cause du covid. Je le répète, allez vous faire vacciner ! Je pense qu’il y a un grand manque de communication sur les effets du vaccin. La population est scindée entre ceux qui acceptent de le faire et ceux qui refusent complètement. Je pense que ceux qui refusent c’est parce qu’ils sont mal informés, qu’ils ont des croyances erronées de ce que le vaccin peut faire. Ils pensent que c’est de la manipulation, ils pensent que tout ça c’est faux. Mais la vérité c’est que l’on a des patients qui même au fond de leur lit avec la machine disent que c’est parce qu’ils ont mangé trop de sel, ils ne croient pas au covid alors qu’ils sont en plein dedans. Ça c’est quand même assez dingue. Je ne sais pas pourquoi les gens sont aussi bloqué sur le fait que ça existe ou non. Ce n’est même pas un débat. On ne parle pas du Père Noël… on parle d’une maladie. Il n’y a pas à croire ou non à cette maladie. Elle est bien réelle. Il y a des gens qui meurent. Il y a des populations entières qui peuvent disparaitre donc allez vous faire vacciner.

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