Témoignage – Amale El Atrassi « En tant qu’apatride, je n’existe pas au regard de l’état civil »

Depuis quelques semaines la déchéance de nationalité fait débat dans la classe politique. Pour Manuel Vals, « la France ne peut pas créer d’apatride ». Et pourtant Amale El Atrassi, la sœur de l’humoriste Mustapha El Atrassi, ne possède aucune nationalité. Elle le raconte dans son livre Louve Musulmane publié en 2013.

Dans son livre Louve musulmane, sorti le 9 janvier 2013, Amale El Atrassi dénonce le traitement des jeunes filles marocaines dans certaines familles, et plus particulièrement dans la sienne, au sein de laquelle elle a vécu une enfance sous le joug d’un père violent.

Extrait du livre Louve Musulmane d’Amale El Atrassi:

« Je ne possède pas la nationalité marocaine, mais je ne suis pas française non plus, du moins sur le papier. A 36 ans, née sur le sol français et mère de quatre enfants français, je n’ai pas de papier attestant que je suis française de droit, ni de carte d’identité, ni passeport. La culture du mâle dominant m’a expédiée dans la nébuleuse des apatrides, peut-être dans la Lune.

L’administration me l’a expliqué; j’aurais dû, à ma quinzième année, exprimer ma volonté d’être française. Or, cette année-là, comme la précédente et une bonne partie de la suivante, j’ai été séquestrée par mon père en un pays étranger. L’employée du tribunal de Tours était une petite femme brune et plaisante. La discussion que j’eus avec elle me valut pourtant nombre de ces cauchemars dans lesquels on se défend dans un combat perdu contre une puissance aveugle. […]

_ Madame, avec tout le respect que je vous dois, il me faut insister sur un point: je ne possède pas de certificat de scolarité qui puisse attester de ma présence en France pendant les années indiquées. Mon père m’avait alors expédiée dans un bidonville de Rabat où j’ai été séquestrée trois ans. J’étais dans l’impossibilité de revenir en France parce que mon nom ne figurait que sur son passeport. Je ne pouvais donc pas quitter le Maroc sans l’autorisation de mon père. […]

Le désespoir m’envahissait. Nous sommes six frères et sœurs, et je suis la seule à ne pas exister au regard de l’état civil. Même Haquina, qui a vécu ces années noires avec moi, a réussi à faire rédiger une attestation à un éducateur. Moi, je n’ai  rien pu faire. Et cette fonctionnaire ne semblait même pas comprendre ce que je lui disais. De toute façon, le document qui scellait mon sort avait déjà été imprimé.

_ El Atrassi Khadda, étiez-vous sur le territoire français entre vos 13 et vos 15 ans, oui ou non? Étiez-vous scolarisée chez nous, et pouvez-vous le prouver?

L’absurdité de la question me laissa sans voix: chez nous? N’étais-ce pas aussi chez moi? Je n’étais pas encore vaccinée contre ce refus de l’autre qui imprègne une bonne partie de la population. Pour l’administration, je faisais partie de ces gens d’origine étrangère qui encombrent le territoire, et de surcroît mon nom était arabe. Elle n’allait pas me faciliter la tâche. […]

On m’offrit une carte de séjour, ce qui me scandalisa. Moi, Française, on m’accorde un document pour étrangers? Moi, dont les quatre enfants possèdent des passeports français? J’aime la France et je ne peux d’aucune façon me considérer autrement que comme une Française. »

Aujourd’hui, Amale El Atrassi est toujours apatride et se bat pour obtenir la nationalité française. C’est un combat de tous les jours. Elle doit prouver sa nationalité, en envoyant des dossiers avec une multitude de pièces jointes à la Préfecture d’Indre et Loire.

« Pour le moment ma situation est en cours d’examen, mais à priori on va m’accorder une carte de résident d’un an renouvelable, c’est humiliant sachant que je suis née en France à Bourges. Je n’ai jamais eu de papier. Ni le Maroc ni la France ne veut me reconnaître. Je suis une citoyenne de seconde zone où peut être une martienne (rires). Au quotidien? Il m’est impossible de travailler, de voter ou de voyager! Je suis obligée de ruser pour partir à l’étranger en empruntant le passeport d’une de mes sœurs. Je vis dans une prison à ciel ouvert depuis plus de 20 ans… il faut savoir que si je décède avant ma régularisation il sera très compliqué, voire impossible, de m’enterrer parce qu’il faut avoir une identité, ce qui n’est pas mon cas. C’est l’une de mes craintes, finir dans une fausse commune. Donc là je suis au même point qu une réfugié ou une clandestine ».

Amale El Atrassi peut espérer acquérir la nationalité française d’ici à deux ans…

« 

Morgan Bouchet

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